QUAND LA DANSE RETROUVERA LE CORPS…

QUAND LA DANSE RETROUVERA LE CORPS…

Entretien avec
BENOÎT LACHAMBRE / COMPAGNIE PAR B.L.EUX

(c)Laurent Theillet

Sous la direction et la conception visuelle et kinesthésique de Benoît Lachambre, Fluid Grounds a été présentée en première mondiale au Festival TransAmériques les 1, 2 et 3 juin 2018. Fluid Grounds est le deuxième volet d’une trilogie amorcée par la pièce Lifeguard.

Au cœur de votre approche et de votre pédagogie, de votre travail il y a la notion de se reconnecter à soi ainsi que les uns aux autres. La notion du lien entre les corps est très importante dans votre démarche artistique, pourquoi ?

Pour moi, il est primordial de travailler de façon horizontale sur les «relations», d’être à l’écoute des potentiels sensibles de nos corps et des multiples liens que nous entretenons avec notre environnement. Nous devons réellement nous interroger sur les concepts rationnels et patriarcaux ancrés dans nos systèmes pour redécouvrir comment les corps peuvent servir de catalyseurs en créant du lien et du sens entre ce que chacun peut ressentir.

Depuis notre tendre enfance, et dès lors que l’éducation politisée commence à faire effet sur le développement des consciences, nous sommes amenés à diviser le corps par rapport à lui-même puis dans la relation qu’il entretient avec l’environnement, et ce à plusieurs niveaux. Nous devons travailler à reconnecter les liens si nous voulons continuer à évoluer en tant qu’espèce, changer notre rapport à l’être et à la vie et modifier notre comportement en profondeur. Il s’agit d’un long processus. Nous sommes coincés dans ces schémas de division avec tout ce qui nous entoure, et même avec notre propre corps, au point de devoir nousréapprendre nous-mêmes. C’est pourquoi je crée et j’enseigne de manière somatique.

Les pratiques somatiques m’aident à éclaircir ce qu’est l’essentiel.Ce mouvement de quête d’authenticité m’amène à un travail sur tout ce qui est relation, sous toutes formes de liens et de vie. Je perçois ainsi une étincelle de ce que peuvent constituer les fonctions primordiales de la danse. Le travail somatique apprend à plonger profondément dans les multiples couches de consciences. Je perçois par celui-ci, la profondeur de l’histoire qui se dégage de la vie qui m’entoure et me constitue. Je suis profondément respectueux des pensées autochtones. Je tiens à reconnaitre que je suis né et que je vis sur un territoire Mohawk non cédé. Une décolonisation de nos esprits et de nos corps est souhaitable si nous voulons envisager un développement de nos consciences.

Dans mes créations comme dans ma pédagogie, je cherche des liens auxquels je pourrais me reconnecter pour travailler sur les souvenirs instinctifs. C’est pourquoi je travaille de façons soutenues et malléables avec l’énergie et les champs magnétiques. C’est comme s’il s’agissait de souvenirs et de connaissances organiques que nous aurions perdus. La danse a été détournée de son but originel pour devenir un produit pour des raisons économiques et politiques. En mettant la fonction empathique de la danse au premier plan, nous prendrons conscience que c’est une nécessité ancestrale intercorps, interespèces et interespaces qui véhicule d’importants transferts de forces et de vie. Quand la danse retrouvera le corps, nous commencerons à la vivre tous les jours comme quelque chose pouvant constituer des structures qui nous feront changer nos manières de penser la vie et l’environnement.

La standardisation ferme et limite la connaissance à quelque chose de très cartésien. J’essaie constamment de défaire cela dans ma démarche artistique et pédagogique et de proposer des exercices et des façons d’envisager une existence plus multiple. Ainsi je mets en exergue des connaissances somatiques anciennes existantes dans beaucoup de cultures non occidentales et trop souvent refoulées par la standardisation.

Comment les pratiques somatiques intègrent-elles le spectateur dans votre travail?

En proposant ces pratiques, je suggère au spectateur une nouvelle façon de s’impliquer dans l’espace, dans le temps et dans les relations. Je l’invite à prendre conscience de son potentiel et j’essaie de créer une parenthèse inclusive qui permet d’intégrer l’espace en communauté. Nous sommes tous uniques, c’est grâce à cette singularité que nous sommes aptes à communiquer par le biais de l’espace. Dans mon travail, je souhaite un spectateur libre de ses points de vue et de sa mobilité.

Le spectateur devient-il donc un élément chorégraphique ?

La dynamique qu’insufflent le spectateur et sa manière de se positionner dans l’espace par rapport aux autres devient pour moi une chorégraphie spontanée. Cela crée une sorte de chorégraphie des liens, de la communauté, définie par des présences en mouvement. Dans mon travail, le corps est constamment en lien et c’est dans ce lien-là qu’il y a le plus de mobilité et de danse.

LES PRATIQUES SOMATIQUES M’AIDENT À ÉCLAIRCIR CE QU’EST L’ESSENTIEL. CE MOUVEMENT DE QUÊTE D’AUTHENTICITÉ M’AMÈNE À UN TRAVAIL SUR TOUT CE QUI EST RELATION, SOUS TOUTES FORMES DE LIENS ET DE VIE

FLUID GROUNDS EST UNE PRODUCTION DE PAR B.L.EUX ET SOPHIE CORRIVEAU