CARTE BLANCHE À MARIE BÉLAND – LE RÉEL DE LA FICTION : RÉFLEXIONS

CARTE BLANCHE À MARIE BÉLAND – LE RÉEL DE LA FICTION : RÉFLEXIONS

Marie Béland – maribé – sors de ce corps
© Jean-François Brière

Depuis 15 ans, Marie Béland chorégraphie des œuvres en apparence insouciantes où le corps excède la danse : corps réel, quotidien, ordinaire sont au centre d’une organisation chorégraphique fine et complexe et servent de fond à une profonde réflexion sur la nature humaine et les enjeux sociaux.

« Quel rapport entretient l’art vivant avec la fiction ? Dans mon travail, j’ai souvent préconisé un rapprochement avec une certaine « réalité » : en plaçant les interprètes dans leur propre rôle, en traversant le quatrième mur, en parlant de l’œuvre au sein même de celle-ci, etc. Ces stratégies avaient pour ambition d’amincir la distance entre l’art, l’artiste, le spectateur et la vie. Au final, cette distance demeure et suscite chez moi un nombre croissant d’interrogations.

La question du vrai n’est pas récente : la notion de 4e mur apparait au 18e siècle justement pour permettre aux comédiens de tourner le dos au public, créant ainsi un jeu « vraisemblable ». C’est tout le paradoxe qui continue à nourrir l’art vivant. Les codes et les techniques, même celles qui souhaitent libérer le corps, lui donnent sa facture fabriquée. Quel serait donc ce corps « véritable », alors que chacun de nos comportements est dicté par nos apprentissages ? Et un corps qui ne serait pas rompu aux codes de la représentation serait-il pour autant libre ?

À mon sens, la scène n’est peut-être que le cadrage placé autour de l’aspect construit et artificiel de nos vies. Entre la scène et la vie, un continuum de vrai et de faux, qui permet à l’art d’être rempli de vérités, et à la vie d’être remplie, de partitions, de prévisibilité. Sur la scène, tout est vrai : la coprésence des artistes et spectateurs rassemblés, l’aspect immédiat (sans médiation) de l’expérience de l’œuvre, l’unicité du moment, non reproductible à l’identique. Et tout est faux : les artifices de la représentation, le décorum du spectacle, la partition de l’œuvre, qui, peu importe son degré d’aléatoire, fera toujours office de texte à jouer.

N’est-ce pas aussi là notre lot quotidien ? Notre day-to-day n’est-il pas aussi un enchevêtrement complexe de réel et de fiction ? Cela rend l’idée de réalité toute relative. Nous pourrions dire que le spectacle le plus « réaliste » serait celui qui pourrait dépeindre avec le plus de correspondances la réalité (laquelle ?) ou le quotidien (celui de qui ?). Pourtant, le mouvement dansé le plus complexe dépeint lui aussi une réalité, moins commune, mais tout aussi valide, et partagée à tout le moins par tous ceux en mesure de l’exécuter (les danseurs).

Ainsi, le spectacle est pour moi toujours et aussi pertinent dans sa manière de refléter ce que nous sommes, jusque dans notre rapport ambigu et paradoxal au réel et au véritable. »

Marie Béland

BESIDE

COPRODUCTION : MARIBÉ – SORS DE CE CORPS & MONTRÉAL DANSE. PARTENAIRES : CARDIFF DANCE FESTIVAL ET DANCE 4 NOTTINGHAM